Réutilisation

J’ai d’abord pu réutiliser l’équilibre, harmonie, esthétisme, étrangeté du Geste-Brut dans la peinture, car pour tout avouer, la porte que j’avais entrepris de repeindre, cette porte était la porte de ma chambre. Pour être plus précis, c’était la porte de ma nouvelle chambre, une nouvelle chambre dans une colocation. Et lorsque je venais de m’installer à l’intérieur de cette chambre, je m’y sentais bien mais pas assez. J’avais un souci avec les murs de la chambre qui étaient salis, abîmés, et hormis la fenêtre avec son ciel, je n’avais pas d’endroit où je pouvais reposer mes yeux.

Pour éviter de repeindre tous les murs, la solution que j’ai trouvée fut de peindre des aplats de couleurs sur de grands supports afin de les habiller. Au début, j’imaginais des aplats remplissant l’ensemble du support, mais je n’avais pas de lieu pour peindre à cette époque. C’était au début de l’année 2014. J’ai alors décidé de prendre comme support des grandes feuilles et de faire ces aplats de couleurs non pas sur l’ensemble de la feuille, mais seulement à l’intérieur, me permettant ainsi de pouvoir peindre dans ma chambre en évitant au maximum de faire des taches sur le sol. Mais là, s’est posée la question de savoir quelle forme utiliser pour réaliser mon aplat. Pour y répondre, j’avais pensé à faire un rectangle à l’intérieur de la feuille, avec des lignes bien droites, mais après quelques essais, j’ai commencé à abandonner car c’était assez fatiguant et risqué. Trouver le centre, faire un rectangle aux bonnes proportions, bien tracer les traits, remplir sans déborder… Puis, en attendant de trouver une solution, j’ai entrepris de repeindre la porte et après le premier coup de pinceau, ou Geste-Brut devrai-je dire, j’ai quelques jours après, décidé de réutiliser cette forme d’équilibre pour réaliser mes aplats de couleurs.

Et comme vous pouvez le voir sur l’image ci-dessus, pour cela, j’ai pris une grande feuille marron que j’ai mise au sol, puis j’ai posé mes pieds dessus afin d’éviter que la feuille ne bouge, et j’ai fait un coup de pinceau, pour essayer de retrouver la même forme d’équilibre que le premier coup de pinceau sur la porte. Mais ayant déjà prévu les choses en amont, je sentais que je n’allais pas retrouver cela si facilement, c’est pourquoi j’ai décidé de faire mon coup de pinceau sur la partie gauche de la feuille, me laissant ainsi de l’espace sur la droite, pour faire d’autres essais. Puis, une fois réalisé, les pieds toujours posés sur la feuille, et ne sachant pas trop si j’avais réussi, j’ai réitéré. J’ai réitéré, mais en décidant de faire deux coups de pinceau, côte à côte, en une seule fois. J’ai pensé à cette idée, car je me suis dit qu’en faisant deux coups de pinceau, je pouvais me concentrer sur le fait que le deuxième coup de pinceau soit effectué, et ainsi je pouvais être moins vigilant sur le premier. Puis une fois tout cela réalisé, et jugeant ne plus avoir de place sur ma feuille, j’ai levé mes pieds, et j’ai remarqué que mes pieds avaient laissé des traces, chose que je n’avais pas prévue. Le fait de voir ces traces, tel des coups de tampon, m’a fait aussi peur qu’une tache mais m’a aussi donné la sensation que c’était une signature. Une signature qui me montrait l’équilibre des trois coups de pinceau. Tout enjoué, je me suis résolu à signer moi aussi, avec un pinceau plus petit et une autre couleur.

Puis constatant que l’équilibre apparaissait, dans un élan de confiance, j’ai pris une nouvelle feuille pour y faire un rectangle de couleur, rectangle qui serait réalisé sans trop me tracasser vis à vis de sa forme. J’ai alors posé la feuille au sol, puis j’ai posé cette fois-ci un pied sur la feuille, à l’intérieur du rectangle que je comptais faire, puis je me suis dit que pour faire le rectangle j’allais commencer par les coins que j’allais ensuite relier avec les côtés, pour après remplir. Alors je les ai faits, ces coins. Mais lorsque je les ai faits, j’ai bougé mon pied, et j’ai eu encore la sensation de signature, signature qui me montrait les quatre coins.

Je me suis donc arrêté, même si je souhaitais vraiment terminer. Et j’ai pris une nouvelle feuille pour refaire un rectangle, en commençant directement par les côtés. Puis une fois réalisé, alors que je comptais remplir l’intérieur, je me suis rendu compte que c’était encore équilibré, comme le premier coup de pinceau sur ma porte.

Je me suis encore une fois arrêté, même si je souhaitais vraiment terminer, et j’ai pris une nouvelle feuille pour refaire un rectangle, en commençant cette fois-ci directement par le remplissage. J’ai mis la feuille au sol, j’ai posé mon pied dessus, puis j’ai fait un remplissage avec plusieurs coups de pinceau, que je tentais de faire rapidement en contrôlant le moins possible. Puis dans la vitesse, à un moment je me suis rendu compte que je n’allais pas pouvoir remplir à l’endroit où j’avais posé mon pied. Et cela m’a fait prendre une pause, puis j’ai soulevé mon pied, et j’ai vu que l’ensemble était encore une fois similaire à mon premier coup de pinceau sur la porte.

Je me suis donc encore, encore arrêté, même si je souhaitais vraiment terminer, et j’ai pris une nouvelle feuille. Elle n’était pas de la même couleur que les précédentes, c’était ma dernière. Je l’ai mise au sol. Et là je me rendais bien compte que j’allais devoir poser mon pied à l’extérieur du rectangle de couleur, comme si je devais dès le début commencer par signer, faire le rectangle, puis finir ma signature. Et c’est ce que j’ai fait, mais en faisant le rectangle avec des coins, puis côtés, et enfin j’ai rempli, en un seul coup.

Cette série d’expériences fut ma première tentative de réutilisation de l’équilibre du Geste-Brut. Quelques semaines plus tard, j’ai fait une nouvelle série. J’avais prévu cette fois des feuilles blanches, de meilleure qualité. Je trouvais ça intéressant que la couleur du support ait de l’importance, étant donné que je ne faisait pas mon aplat de couleur sur tout le support. Pour moi, voir le support autour de l’aplat c’était comme voir l’atelier. J’avais prévu aussi des nouveaux pigments et médiums, afin d’expérimenter différents jeux de couleurs et d’équilibres. Puis j’avais eu une idée. Je m’étais dit qu’au lieu d’utiliser un pinceau classique pour peindre mes aplats, j’allais utiliser une feuille, me permettant ainsi d’avoir moins de contrôle sur la réalisation de mon rectangle puisque la présence de la feuille entre moi et le rectangle, allait m’obstruer la vue, et en plus la feuille serait plus difficile à manier pour étaler la peinture qu’un pinceau classique, créant plus d’aléas. Puis, une fois utilisée, j’allais pouvoir récupérer la feuille et son équilibre de peinture étalée, faisant d’elle une feuille-pinceau de Geste-Brut.

J’ai donc pris une des feuilles blanches, je l’ai posée au sol, je me suis assis sur les fesses en bas de la feuille, les deux jambes allongées devant, de chaque côté de la feuille, puis avec un tube de peinture à l’huile couleur violet, et une future feuille-pinceau, j’ai commencé à entreprendre mon aplat. Mais une fois la peinture posée, juste avant d’utiliser ma feuille-pinceau pour l’étaler, je me suis rendu compte que c’était équilibré. Et je me suis arrêté, même si je souhaitais vraiment terminer.

Puis j’ai pris une nouvelle feuille, j’ai posé la peinture, j’ai étalé, et j’ai gardé la feuille-pinceau, que j’ai accrochée pour l’occasion, sur une grande feuille, en ajoutant une signature.

Puis, j’ai fait d’autres expériences, comme saupoudrer du pigment afin de trouver plus d’équilibre de Geste-Brut, ou bien étaler de cette façon, puis de cette façon, etc.

Et en plus des feuilles blanches, chose que je ne vous avait pas dite, je m’étais offert une belle feuille de couleur que je gardais pour la fin.

Après cette série, quelques semaines plus tard, j’ai réitéré, cette fois avec plusieurs feuilles de couleur, et en réussissant à avoir un atelier le temps de peindre.

Puis enfin, j’ai pu habiller les murs de ma chambre, et ainsi m’offrir plusieurs endroits pour me reposer les yeux.

Et entre ces différentes séries que j’ai nommées aplats et équilibres de couleurs, j’ai trouvé un cadre américain. C’était un artisan du quartier qui avait peint en blanc l’ensemble du contour, mais il avait laissé l’intérieur sans peinture puisque c’est normalement l’endroit où une œuvre est installée pour être encadrée. C’était une commande, mais le client n’était pas venu la chercher depuis un moment. L’artisan a accepté de me la vendre, et je suis reparti avec ce cadre afin qu’il habille lui-aussi mes murs. Je vous le montre car je trouve en lui un exemple particulier de Geste-Brut. Entre moi qui ne peins pas jusqu’au bords, et l’artisan qui lui ne peint que les bords, nous arrivons tout les deux à faire des rectangles.

Voilà pour la partie peinture.

En ce qui concerne le dessin, la réutilisation de l’équilibre du Geste-Brut a pris un peu plus de temps. Il faut savoir qu’à cette époque j’avais déjà l’habitude de dessiner. Petit je dessinais, adolescent aussi, et le plus souvent c’était sur des petites feuilles. Puis, quand j’ai commencé à suivre des séances de modèle vivant, je suis passé sur des grandes feuilles. C’était quelque chose de difficile, mais cela m’a permis de libérer mes traits.

Ces traits, je les réalisais avec différents outils, comme le fusain, pierre noire, pastels, feutres, aquarelles, ou autres, et je trouvais déjà en eux quelque chose proche de l’équilibre du Geste-Brut. Mais depuis que je m’étais installé dans cette nouvelle chambre, je n’avais plus beaucoup d’espace pour stocker ce que je produisais. Alors, constatant qu’il fallait que je trouve une solution, je me suis résolu à changer mes habitudes de dessin.

La première habitude que j’ai changée, c’est la taille de mes feuilles. Je suis revenu à des petites feuilles, format A4, chose qui m’était devenue difficile, mais cela me permettait de stocker plus facilement, beaucoup plus de dessins. J’avais choisi des feuilles blanches pour imprimante, avec un grammage dans les 200 grammes par mètre carré, ce qui me donnait une sensation de vraie feuille pour dessiner, et en plus ça m’offrait un support économique, me permettant de pouvoir produire en quantité, sans avoir le coût pour préoccupation première.

En même temps, j’ai changé d’outils, privilégiant un stylo à pointe noire, ce qui m’offrait quelque chose de simple et économique. En plus, j’avais une idée en tête, c’était qu’avec ces deux paramètres, feuille blanche et stylo à pointe noire, j’allais pouvoir prendre en photographie numérique mes différentes productions, et ainsi j’allais pouvoir les stocker une deuxième fois, mais sous le format numérique, plus transportable et partageable. Et j’avais l’idée de pouvoir les imprimer, sur des formats plus grands ou plus petits, et que j’allais pouvoir aussi ajouter des couleurs, ou d’autres traits, faisant ainsi une sorte de base qui peut évoluer, en plus de changer le format A4 en quelque chose sans dimension. Et aussi, j’imaginais qu’avec cet aspect numérique, j’allais pouvoir combiner différents dessins entre eux. C’est pourquoi ma forme de dessin est intiment liée aux mondes de la reproduction telles la gravure ou la sérigraphie, ainsi qu’aux mondes du volume, de la sculpture et du numérique. Et cela transforme tels des négatifs de photos mes dessins fait à la main, tout en transformant tels des positifs de photos les impressions, en même temps de traiter ces deux formes comme des originaux.

Une autre habitude que j’ai modifiée, c’est le lieu et le moment pour dessiner. Avant je dessinais lors de séances de modèle vivant, ou à des occasions bien spécifiques. Par ce format A4 et ce stylo à pointe noire, il m’était facile de les avoir sur moi à longueur de journée, et par conséquent je me suis retrouvé en capacité de dessiner tout le temps, tout ce que je pouvais rencontrer dans mon quotidien, quand j’en avais l’envie.

Et encore une autre habitude que j’ai modifiée, c’est ma technique de dessin elle-même. J’avais eu lors de mes études au lycée, une professeure de mathématiques qui était aveugle. Ce qui m’avait le plus marqué, c’était sa capacité à écrire les cours ou à dresser des graphiques sur le tableau. Avec une main, elle posait son index sur le tableau, ce qui lui servait de repère, puis de l’autre main, avec la craie, elle traçait ses lettres ou l’abscisse, l’ordonnée, et les différentes courbes, pas parfaitement mais avec une précision qui m’étonnait. Je me suis inspiré d’elle pour changer ma technique de dessin. Au lieu de constamment faire des aller-retours entre ma feuille et le sujet, j’ai tenté petit à petit de m’approprier sa technique. Et en plus cette technique me permettait de m’approcher un peu plus d’un certain aléatoire, aléatoire faisant écho à l’équilibre du Geste-Brut.

Ces différents changements d’habitudes se sont opérés simultanément, car à mes yeux c’était seulement pris dans un ensemble qu’ils formaient une cohérence. Et je voyais dans cette cohérence une modification profonde de mon atelier. Je dis atelier pour signifier à la fois mon lieu de production, ma machine de production, mon temps de production, et mon lieu de stockage. C’est pour cela que j’ai cité le cadre américain précédemment, avant de faire la transition entre peinture et dessin. L’artisan avait un atelier, c’est pour cela qu’il a pu peindre les bord du cadre américain. Dans le dessin ce que j’ai principalement changé c’est mon atelier, alors que dans la peinture ce que j’ai principalement changé c’est mon application.

J’ai aussi utilisé ces techniques dans les cours de modèle vivant que je suivais. Le modèle vivant étant un domaine dans lequel je consacrais beaucoup de temps.

Puis, j’ai petit à petit commencé à faire du dessin d’imagination. Cela est apparu car je pouvais au bout d’un moment être fatigué de dessiner des choses que je voyais, et l’imagination me donnait l’occasion de changer cela.

Il m’est aussi arrivé de pouvoir utiliser cet ensemble de techniques pour recopier des photographies ou des peintures déjà existantes.

Puis, j’ai pu expérimenter la combinaison de différents dessins entre eux.

En ce qui concerne l’écriture, je n’avais pas cela pour habitude, mais j’avais envie d’essayer ce médium. Et me retrouvant tout le temps avec des feuilles et des stylos, j’ai commencé assez rapidement à pratiquer. La première occasion s’est présentée lorsqu’un réseau social m’a proposé d’écrire un message pour l’anniversaire de mon frère. Je me suis alors résolu à prendre une de mes feuilles de dessin afin d’écrire pour de vrai ce message, et ensuite je l’ai pris en photographie numérique, et j’ai envoyé le message à son destinataire.

Après, j’ai continué à écrire sur des choses venant de moi ou de l’extérieur, sur des choses que je voulais dire ou des choses que j’entendais, etc.

Puis des équilibres de Geste-Brut se sont assez vite manifestés. À l’image de cette feuille ci-dessous, sur laquelle j’avais écrit un A mais où je l’ai barré, car j’avais changé le début de ma phrase. Et après l’avoir barré, je me suis rendu-compte que l’ensemble était équilibré, un peu comme le premier coup de pinceau sur la porte.

Après, j’ai pris une nouvelle feuille afin de donner un titre à mon A barré.

Un autre exemple d’équilibre de Geste-Brut que j’ai rencontré dans l’écriture, c’est celui-ci :

J’ai voulu écrire une phrase, et cette phrase commençait par Je. Et une fois le Je écrit, je me suis rendu compte que c’était équivalent au premier coup de pinceau sur la porte. C’était la première pierre pour écrire ce que je souhaitais exprimer. Et je me suis arrêté. Je me rendais compte aussi que c’était comme un portrait de moi à cet instant.

Puis ma réflexion se faisant, je me suis dit que si ma phrase avait commencé par Tu, le Tu aurait été comme un portrait de moi à cet instant, en train de penser à quelqu’un. De même pour le Il, le Elle, le On, le Nous, le Vous, le Ils, le Elles. Alors, je me suis mis à les écrire, un par un.

Puis une fois réalisé, j’ai voulu écrire tous ces pronoms sur une même page, afin de signifier que même pris ensemble cela reste un seul et même portrait de moi.

Une fois réalisé, je me suis rendu compte qu’une variante de tous les pronoms pris ensemble pouvait exister, et cette variante pouvait par conséquent rétrograder ce que j’avais fait précédemment en premier coup de pinceau.

Puis, je me suis rendu compte qu’avec tout cet ensemble, je pouvais en faire un livre.

Et le fait de pouvoir faire des livres, est réapparu assez vite et naturellement. Un jour où j’avais un cours de modèle vivant à l’université, je suis parti prendre le bus, et dans le trajet qui était assez long, j’ai dessiné et écrit, puis j’ai assisté au cours, et je suis reparti en bus. Et une fois revenu chez moi, je me suis rendu compte que l’ensemble de ce que j’avais pu produire ce jour là, ensemble dont j’avais gardé l’ordre chronologique, formait un livre Geste-Brut. Je les ai alors pris en photo, et j’ai intitulé ce livre : Un jour de travail.

Mais une fois les photos prises, je me suis rendu compte que j’avais mis en désordre ma production, et que la façon particulière que ce désordre avait pris, formait un nouveau livre Geste-Brut. Et j’ai intitulé ce livre : Un travail de jour.

Une autre fois, je suis allé à une fête avec des spectacles, à laquelle un ami m’avait invité. Comme à mes nouvelles habitudes, j’avais sur moi de quoi dessiner et écrire. Puis la soirée écoulée, je me suis rendu compte que ce que j’avais produit formait un livre Geste-Brut, et qu’en plus de pouvoir modifier l’ordre, je pouvais rajouter des choses ou en retirer. J’ai intitulé ce livre : Un soir de fête.

Ces étapes de réutilisation du Geste-Brut dans le dessin, la peinture, et l’écriture m’ont permis, en plus de l’approche conceptuelle, de découvrir l’art HyperBrut à la fin de l’année 2014. Et après cette découverte, j’ai continué ma production. Vous pouvez retrouver toute une sélection d’exemples de cette production sur la prochaine page Évolution.